TnBA, Théâtre du Port de la lune, saison 2014 / 2015

TnBA, Théâtre du Port de la lune, saison 2014 / 2015

Nouvelle saison artistique du Théâtre national Bordeaux Aquitaine (TnBA) et 1ère saison de Catherine Marnas à la tête de l’établissement bordelais.


“Il est trop tard pour être pessimiste”
Proposer une première programmation est forcément pour moi un moment fort, rare, anxieux. Allez-vous avoir les mêmes enthousiasmes, les mêmes désirs, les mêmes attentes fébriles ?
 
Pour le visuel de cette saison (vous ne pouvez pas ne pas l’avoir remarqué !), nous avons résolument choisi une explosion de couleurs et de fleurs. Optimisme béat ? Non, manifeste plutôt, désir que les nuages se déchirent, sursaut vers une trouée de lumière, comme lorsqu’on s’ébroue au sortir de l’eau. Un geste délibéré pour lutter contre l’austérité et la morosité ambiantes qui nous guettent, nous grignotent ; en quelque sorte une métaphore de l’année que nous voulons partager avec vous. Métaphore qui m’évoque le mythe de Perséphone (on en revient souvent aux mythes, preuve de leur miraculeuse pertinence). Perséphone, enlevée par Hadès, le dieu des enfers, est arrachée à sa mère Déméter, déesse de la terre et de la fertilité. La douleur et les larmes de Déméter condamnaient la terre à la stérilité, à un éternel hiver, et donc condamnaient les hommes à la famine. Zeus, obligé d’intervenir (parce que nous le savons bien, sans les hommes, les dieux ne sont plus rien), permit à Perséphone de sortir des enfers six mois de l’année, les mois du printemps et de l’été. Les fleurs pouvaient à nouveau s’épanouir… Ainsi le racontait Homère il y a bien longtemps, et l’angoisse de l’austérité de l’hiver et de l’obscurité se voyait rassurée par ce récit.
 
Des récits, des fables sur notre monde et notre fragile et passionnante espèce humaine, c’est ce que nous allons vivre ensemble au cours de cette belle traversée pour éprouver cette sensation si précieuse au sortir de la salle, celle d’une réconciliation avec sa vie, avec le monde.
En arrivant à la direction de ce théâtre, j’ai pensé que face à la crise (oui, ne vous inquiétez pas, j’en suis bien consciente), il était plus raisonnable de réduire le nombre de spectacles. Mais comme nous ne sommes décidément pas raisonnables, vous voyez qu’il n’en est rien. Nous avons même l’inconscience d’augmenter très significativement le nombre de représentations et donc de places proposées. Pour que, plus que jamais, les murs de ce théâtre vibrent de vos présences et de celles des artistes. C’est un pari, le pari que vous partagerez notre passion et serez nos meilleurs ambassadeurs. Car, comment ne pas s’émerveiller que les mots si anciens de Molière, Racine ou Voltaire nous touchent encore si fort ? Comment ne pas se laisser surprendre par des acteurs qui, grâce aux auteurs d’aujourd’hui, Nancy Huston, Imre Kertész ou Catherine Anne, trouvent les mots qui éclairent notre quotidien ? Comment désespérer d’une espèce qui est capable, tels Dada Masilo, Hamid Ben Mahi ou Anthony Egéa, d’échapper à la pesanteur par la danse ?
 
Oui, c’est donc bien de manifeste qu’il s’agit. En ces temps où l’inquiétude et l’angoisse engendrent rejet et crainte de l’autre, nous allons partager avec ces spectacles la joie et la fierté de notre condition d’humains. Ici, dans ce théâtre, chacun trouvera à qui parler, de quoi calmer sa soif de convivialité, chacun pourra surprendre le marmonnement du monde, entendre les mots de gens ordinaires ou remarquables, goûter aux joies du commun et devenir, comme le dit si bien Guillaume Le Blanc « les contemporains du possible ». Pour cela, nous n’aurons peur ni de l’émotion, ni de la tendresse, nous tournerons par contre avec désinvolture le dos à l’ironie cynique avec cette formule qui, je vous l’assure, est moins sombre qu’elle n’y paraît : « De toute façon, il est trop tard pour être pessimiste ».
 
Je voudrais dire du théâtre ce que Joë Bousquet dit de la littérature : « Écrire, c’est distraire les hommes, leur plaire en leur montrant ce qu’ils sont. Donc leur faire aimer ce qu’ils sont. L’écrivain qui cherche à faire désespérer l’homme de lui-même est un médiocre et un salaud.
Car l’homme naît dans le doute, il naît aveugle à ce qu’il est vraiment. Le confirmer dans ce doute, c’est facile et
bête. La vraie tâche, c’est de lui faire sentir les ressources illimitées de l’humain ».
Et j’ajouterai : c’est notre seule voie pour imaginer l’avenir."

Catherine Marnas

En avoir plus : http://www.tnba.org/

 


Écoutez Catherine Marnas.

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Interview réalisée par Frédéric DUSSARRAT